1er prix : Clément Sarrazanas (22 ans) pour Jardinerie
2ème prix : Gaël Meurisse (21 ans) pour Ça finit comme ça
3ème prix : Marie Bochet (25 ans) pour Je suis né vermisseau
4ème prix : Amandine Burner (20 ans) pour Calice
5ème prix : Justine Marzack (21 ans) pour La demoiselle aux talons hauts
6ème prix : Camille Buat (16 ans) pour La rue
7ème prix : Constance Lefèvre (22 ans) pour Carambolés
En attendant la parution en mars 2008 de l’ouvrage édité chez Buchet Chastel,
voici un extrait de la nouvelle de Clément Sarrazanas
"Jardinerie"
Au couple dans la Twingo mauve
"Je crois que le titre dit tout, n’est-ce pas ? Si on y pense bien, le titre suggère suffisamment de choses, et en exposer quelques-unes avec clarté serait détruire le mystère et le nombre de significations possibles […] Je pense aux arbres plantés en file, "égayant" une avenue.
Ou aux arbustes avec des "belles" formes géométriques à force de taille et d’élagage. Mais je pense également à la "taille" opérée par l’éducation et au terme "jardin d’enfants". […] Je pense aussi à la chirurgie esthétique. Aux corps humains manipulés par et pour la société de consommation, la mode, la publicité. […] Je vois sur scène une catastrophe qui s’articule petit à petit. […] Je vois les corps des acteurs et des actrices luttant par moments pour conserver leur dignité et d’autres fois s’offrant aux pires traitements comme des victimes heureuses.
Que puis-je dire de plus sur ce thème, sur cette oeuvre à venir ? »
Rodrigo Garcia, Jardineria Humana
Il y a à Lyon, comme dans toutes les grandes villes, des quartiers réputés « chauds », où, à la nuit tombée, naît tout un monde grouillant d’activités interlopes. C’est le lieu de tous les trafics clandestins : contrebande, drogue, prostitution.
Un de ces endroits les plus visibles, bien connus des lyonnais habitant au sud de la ville, se trouve sur les quais ouest du Rhône, entre le pont Gallieni et le pont Pasteur. Ici passe l’autoroute A7, axe fréquenté par des chauffeurs routiers venus de l’Europe entière. De nombreux hôtels, sales et louches, bordent la route, et la quantité de poids lourds stationnés donne une idée de l’importance du flux journalier et de l’ampleur des marchandises en transit.
Y a-t-il lien de cause à effet ? C’est aussi là que se situe un des hauts centres de la prostitution dans la ville. Au pied des hôtels, en face des trente-cinq tonnes portugais ou hollandais, des camions-citerne russes ou espagnols, une foule de camionnettes bien rangées dans les places de parking peintes au sol attend. Pour l’automobiliste qui passe de jour, cette présence immobile de vieilles carcasses immatriculées 69 peut surprendre : garage d’occasion ? Casse ? Cimetière des éléphants ?
C’est la nuit que tous ces fantômes s’éveillent et prennent vie. Leurs occupantes arrivent enfin, les ouvrent et viennent les habiter comme des âmes. Une fois au volant, elles les illuminent : un photophore à bougies s’éclaire. Le code est simple, pour qui en connaît le sens : si les petites flammes vacillantes dansent dans les coupes en métal : libre. Si tout est noir : occupé. Ces signes permettent un fonctionnement harmonieux du système. Tout le monde s’en trouve bien.
Sur ce tronçon de route droit, tout en longueur, c’est le domaine des Blacks. Des filles venues d’Afrique, aux traits de négritude souvent très prononcés. Les filles de l’est, des roumaines surtout, se sont fixées ailleurs. De l’autre côté du fleuve, plus vers le quartier de Gerland. Les Blacks étaient là avant que cette concurrence ne déferle. Leur emplacement est meilleur, mieux exposé (les routiers). Elles sont situées au plus près du confluent de la Saône et du Rhône, à la pointe du triangle de Perrache qui vient disparaître dans l’humidité du lit. Là où se rejoignent les deux jambes écartées des fleuves, au milieu desquelles la presqu’île fait saillie.
C’est précisément dans cette étroite bande d’interdits que vient de s’engager Jérôme d’un pas rapide. La fraîcheur du soir (il est plus de minuit), la peur d’être aperçu, l’appréhension pressent Jérôme vers les estafettes. A cette heure, peu de passage : quelques couples en voiture rentrent du restaurant ou du cinéma, et se hâtent de dépasser ce boyau répugnant pour aller faire l’amour, le vrai, chez eux, entre quatre murs. Une Twingo mauve vient de passer, roulant étrangement à une allure plus lente ; Jérôme s’est retourné, il a cru reconnaître le véhicule d’amis. Mais non. Fausse alerte.
Jérôme a beaucoup hésité avant de se décider à venir tuer son mal-être ici. C’est dur à accepter pour l’estime qu’on a de soi, pour son amour-propre. Mais c’est encore plus dur d’être toujours puceau à vingt-quatre ans. Surtout dans la société actuelle. Radios libres, émissions de télé : on ne parle que de sexe. Sur Internet, impossible de visiter deux pages web sans se faire agresser par une fenêtre pop-up proposant des rencontres « hot » dans la région, la recette miracle pour « durer » plus longtemps ou bien une opération d’allongement du pénis. D’ailleurs, les films porno qu’il avait pu voir l’avaient terrorisé : les hommes étaient munis d’engins démesurés, et le sien lui semblait bien modeste en comparaison. La littérature à la mode ne valait guère mieux : partout des scènes de sexe émaillaient les intrigues, et à lire ces livres Jérôme avait l’impression que la vie de M. Tout-le-monde n’était faite que de peep-shows, de partouzes et de soirées dans des boîtes échangistes.
Toute cette nébuleuse contemporaine qui tournait autour de l’acte sexuel, plaçant la performance masculine au centre de la réussite physique, introduisait le mode de la concurrence jusque dans les derniers bastions d’intimité des individus. Surtout, cela marginalisait de façon quasi-tragique tous ceux qui n’avaient pas même accès à l’acte. Jérôme appartenait à cette dernière catégorie du Tiers-sexe...