1er prix, Eric Vignola (22 ans) Canada, La sœur en bleu
2ème prix, Marvin Victor (25 ans) Haïti, Je, moi, moi même
3ème prix, Esther la Perle Zambo Wondje, (25 ans) Cameroun, La danse des mouches
4ème prix, Vincent Grégoire (26 ans) Canada, L’œuf ou la chandelle
5ème prix, Simon Auclair (24 ans) Canada, El paradiso
6ème prix, Samir Harrouni (25 ans) Maroc, Harrag !!!
En attendant la publication de l’ouvrage en mars 2008 par les édition Buchet Chastel, voici un extrait de la nouvelle d’Eric Vignola "La Soeur en bleu"
La Soeur en bleu
Un vent doux soulevait légèrement, par intermittence, les rideaux bleus à travers lesquels filtrait une inquiétante lumière du jour, une lumière que ma sœur ne pouvait pas voir, mais qui était superbe. La petite chambre dans laquelle j’habitais n’était meublée que d’un lit simple, court sur pattes, d’une commode, d’un pupitre d’écolier et d’une chaise. J’avais sept ans, j’habitais la campagne. Mes cheveux étaient constamment ébouriffés. Je détestais le pain à l’ail. Ma sœur était malade.
Malade ? murmure-t-on parfois.
Elle avait… le cancer. De ceux qui se soignent. Mais elle en est morte.
Pourquoi ? demande-t-on parfois.
Pour vivre. C’est assez compliqué. Parfois elle entrait dans ma chambre et elle s’asseyait sur mon pupitre, de profil, pendant que je faisais mes devoirs. Ses cheveux bruns descendaient jusque sur mes cahiers. Il m’arrivait de jouer un peu dedans avec mon crayon de bois. Elle me laissait faire et me tenait compagnie, les yeux pleins de quelque chose, d’absence. Elle souriait tout le temps.
Elle est morte à vingt ans. Quand j’avais sept ans, elle en avait quinze.
Elle était gentille. Son nom était : Joanie.
Des filles, parfois, quand on fait l’amour, me demandent comment ma sœur était. J’ai de la difficulté à leur répondre. Déjà que je ne dis jamais rien, ou si peu. C’est que parler me pèse. Elles insistent toujours, normalement je leur réponds : « J’avais sept ans. Un vent doux soulevait légèrement, par intermittence, les rideaux bleus… » Une fois, j’ai raconté le soir où elle était entrée pendant que je faisais mes devoirs, mais elle n’était pas rentrée comme d’habitude, elle avait l’air résigné. Elle m’avait pris par le bras, m’avait traîné dehors sans dire un mot. D’habitude, elle parlait tout le temps. L’entendre était la chose que j’aimais le plus au monde. Elle avait une voix doucement nasale, avec un petit accent de la Gaspésie, même si elle n’y avait jamais mis les pieds. La plupart du temps, elle parlait très vite, Jocelyne disait qu’elle marmonnait, mais je comprenais tout, et je crois plutôt qu’elle chuchotait ce qu’elle disait, pour que ce soit compris de moi seul.
Vraiment ? m’interrompt-on parfois.
Oui, vraiment. Elle m’avait traîné jusque dans le bois, jusqu’à l’endroit où il ne faut pas aller parce que c’est la saison de la chasse. Je l’avais guidée entre les arbres et les arbustes. Il y avait un gros fusil. J’avais sept ans. Elle m’avait parlé avec une espèce de gravité intense qui m’avait fait trembler. Elle m’avait dit : « Écoute, tu prends le fusil, je vais me placer là, et tu appuies sur la gâchette. Si tu tires vers moi, ça devrait aller. C’est un jeu, tu comprends ? Je vais tomber après que tu aies tiré, alors tu fais comme si on jouait à la cachette, tu laisses tomber le fusil, tu te sauves dans la maison et tu te caches. Si Jocelyne te demande où je suis, tu lui dis que tu m’as laissée compter ici, tu comprends ? Et tu ne parles à personne du fusil, d’accord ? »
Elle avait quinze ans.
Elle était née la même date que moi, le vingt-et-un mars, en même temps que le printemps. Elle me donnait souvent de ses cadeaux quand elle en avait plus que moi. Elle n’avait pas d’amis, moi non plus. Elle n’en voulait pas.
Parfois elle laissait glisser ses cheveux sur mes devoirs, elle me fixait avec quelque chose dans le regard, et elle avançait ses mains vers moi, en bougeant rapidement les doigts. « Une araignée, une araignée ! » Elle me chatouillait, je riais, et je pleurais, et elle parlait de papa, qui s’était jeté du haut d’un pont, on ne savait pas pourquoi. Maman le savait sûrement, mais elle n’a jamais pu nous le dire. Chaque fois qu’elle ouvrait la bouche, elle fondait en larmes et elle avalait des tonnes de pilules. Joanie appelait quelqu’un, et quelqu’un venait faire vomir maman. La sixième fois, Joanie avait appelé, mais ça n’avait pas répondu, alors elle avait dû appeler quelqu’un d’autre, et on n’a plus revu maman. Enfin, je la revois de temps en temps, mais ça a pris longtemps avant que je ne la revoie...