L’histoire :
Dés les premières pages, l’auteur nous fait entrer de plain-pied dans la fragilité de Marie, son héroïne.
Le quotidien de Marie, c’est la routine dans une banlieue morose. Elle traine son ennui et son dégoût entre son mari, chauffeur de bus, ses deux enfants et la vacuité du quotidien sur fond de pavillons tristes et de galeries marchandes. Pourtant, Marie va rencontrer plus démuni qu’elle, des immigrés clandestins pris au piège.
Le roman aborde deux thèmes. L’un d’eux est le sort de ces immigrés clandestins, surnommés les « kosovars » et qui attendent un hypothétique passage de l’autre côté, en Angleterre. L’auteur a puisé dans son expérience personnelle pour nous faire rencontrer ces hommes démunis et abimés qui tentent de survivre, malgré tout. Quelques personnes essayent avec peu de moyens de leur venir en aide. L’occasion pour l’auteur de nous livrer quelques beaux portraits de femmes comme Leila, Josy et surtout Isabelle qui va jusqu’à héberger chez elle ces hommes en détresse.
Lecture p 22
On est passé prés du Monoprix. Devant, il y avait tous ces types que je n’osais jamais regarder, ils avaient l’air sale et crevé, ils étaient si maigres sous leurs habits déchirés. Tout le monde les appelait « les kosovars », mais c’était surtout des Irakiens, des Iraniens, des Afghans, des Pakistanais, des Soudanais, des Kurdes. Certains étaient assis sur des cartons, les autres restaient debout par grappes, discutaient en attendant quoi ? Devant la mairie se dressait une tente immense, on l’avait installée à la fermeture du camp. Je n’ai jamais compris pourquoi ils l’avaient fermé, ce camp. Les choses n’avaient fait qu’empirer. Ils étaient toujours aussi nombreux, ils cherchaient toujours le moyen de passer en Angleterre, seulement maintenant ils étaient vraiment à la rue, livrés à eux-mêmes. Le midi, le soir, on les voyait faire la queue en rang deux par deux pour du pain ou une soupe chaude, ils mangeaient ça à l’intérieur, assis sur des bancs d’école à l’abri de la toile ou bien debout dehors, dans la rue ou sur les pelouses du parc. La nuit, ils dormaient on ne savait trop où, où ils pouvaient, dans la forêt les sous-bois, dans les gares, les blockhaus les halls d’immeuble les hangars, les entrepôts les chalets de plage. Quand ils n’y tenaient plus, ils finissaient par se glisser sous un camion, dans un bateau ou sous un train, souvent c’étaient les plus jeunes qui tentaient leur chance. La plupart on ramenait leurs corps déchiquetés dans des linceuls. Les autres se faisaient prendre, on les envoyait à Paris ou ailleurs, dans des centres, trois jours plus tard ils étaient de retour et attendaient le moment de retenter leur chance.
Le second thème abordé, c’est celui de la dépression nerveuse et de la folie. Marie, écorchée vive, ne se résigne pas à cette misère quotidienne. Le décès de sa sœur, perte qu’elle n’accepte pas, la fragilise davantage. Elle avance dans la vie à tâtons, se cognant à tous les angles durs du quotidien. Et nous, lecteur, l’accompagnons dans sa chute et sa folie.
La détresse morale de Marie est poignante, sa maladresse de mère nous touche. Ces deux petits, elle les aime à la folie avec la crainte de les voir grandir trop vite. Et elle les noie dans ses angoisses. Les rôles s’inversent et c’est le fils, Lucas, qui rassure sa mère. Cette mère qui néglige sa famille.
Lecture p 201
Après ça je ne me souviens plus de grand-chose ou bien des éclairs, des flashes, des images très nettes qui m’apparaissent au milieu du flou.
Après ça, j’étais en pièces et ma vie aussi. Je me souviens de jours fracassés et brumeux d’heures lourdes et incomplètes.
Le lendemain, je crois que c’était un dimanche, les enfants n’avaient pas école, j’ai entendu Lise demander à Stéphane si j’étais rentrée, c’est sa voix qui m’a réveillée. J’ai ouvert les yeux et Lucas me regardait. Il se tenait debout et raide à deux mètres du lit, il était pâle comme un linge et sous sa peau on devinait le réseau des veines verdâtres qui parcouraient son visage, et sous les yeux des cernes gris-noirs. Il avait du passer la nuit à m’attendre. Lise est arrivée, elle a hurlé « maman est réveillée maman est réveillée » et Stéphane a rappliqué aussitôt.
- On peut venir avec toi dans le lit ? a fait la petite.
Je n’ai pas eu le temps de répondre. De toute façon je n’en avais ni la force ni l’envie, je crois qu’une partie de moi n’avait même pas entendu la question, je crois qu’une partie de moi ne la voyait même pas.
- Maman est très fatiguée a fait Stéphane. Il lui faut du repos.
Et il a refermé la porte sur le silence de la chambre.
L’auteur nous malmène à coup de phrases saccadées, haletantes. Pas de fioritures dans ce roman, mais des mots cinglants comme une averse glacée, mots qui nous transpercent Et cela fait mal, parfois. L’émotion affleure à chaque page de ce récit uppercut écrit avec le poing et dans un état d’urgence.
Un récit profondément humain en phase avec le monde contemporain.
Une lecture bouleversante dont on ne sort pas indemne. Cette histoire m’a habitée longtemps après avoir tourné la dernière page.