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Actualités littéraire et éditoriale
Les coups de coeur
Autour de Maurice Ravel
 Autour de Maurice Ravel 

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janvier 2008
par Claudine Marconis

Puisque nous sommes encore en période de fête, nous avons décidé de consacrer notre coup de cœur de janvier 2008 à Maurice Ravel, plus exactement à deux productions qui le concernent :

- un roman de l’écrivain Jean Echenoz publié aux Ed de Minuit en 2006, 124 pages, sous le titre Ravel

- un DVD produit par la maison Naïve : Jean-François Zygel présente le Boléro de Ravel. Donc de la littérature et de la musique.

1 Commençons par le roman de Jean Echenoz, intitulé tout simplement Ravel.
Le projet de l’écrivain ? Retracer les dix dernières années de la vie du compositeur français Maurice Ravel, né en 1875, mort en 1937. C’est dans un style alerte, plein d’humour, de tendresse aussi, que l’écrivain parle du musicien. Et la quatrième de couverture, rédigée par l’auteur, donne le ton :

1er extrait : 4e de couverture Thérèse lit
Ravel fut grand comme un jockey, donc comme Faulkner. Son corps était si léger qu’en 1914, désireux de s’engager, il tenta de persuader les autorités militaires qu’un pareil poids serait justement idéal pour l’aviation. Cette incorporation lui fut refusée, d’ailleurs on l’exempta de toute obligation mais, comme il insistait, on l’affecta sans rire à la conduite des poids lourds. C’est ainsi qu’on put voir un jour, descendant les Champs-Elysées, un énorme camion militaire contenant une petite forme en capote bleue trop grande agrippée tant bien que mal à un volant trop gros.

La présentation de l’univers privé de Ravel, sa petite maison de Montfort-Lamaury, près de Paris , où il vit seul, ouvre l’ouvrage : c’est, en même temps, une présentation de l’homme, de ses goûts dans la vie domestique, de ses habitudes, de ses manies. Jean Echenoz procède comme un peintre, par touches légères, mais toutes lourdes de sens.

2ème extrait : pages 7-9 Thérèse lit
On s’en veut quelquefois de sortir de son bain. D’abord il est dommage d’abandonner l’eau tiède et savonneuse, où des cheveux perdus enlacent des bulles parmi les cellules de peau frictionnée, pour l’air brutal d’une maison mal chauffée. Ensuite, pour peu qu’on soit de petite taille et que soit élevé le bord de cette lui,", noire montée sur pieds de griffon, c’est toujours une affaire de l’enjamber pour aller chercher, d’un orteil hésitant, le carreau dérapant de la salle de bains. Il convient de procéder avec prudence pour ne pas se heurter l’entrejambe ni risquer en glissant de faire une « mauvaise chute. La solution de cet embarras serait bien sûr de se faire fabriquer une baignoire sur mesure, mais cela représente des frais, peut-être encore plus hauts que le devis d’installation du chauffage central, toujours insuffisant bien que récent. Mieux vaudrait rester jusqu’au cou dans son bain, des heures sinon perpétuellement, actionnant le robinet du pied droit par intermittence pour rajouter un peu d’eau chaude et, réglant ainsi le thermostat, maintenir une bonne atmosphère amniotique.
Mais ça ne peut pas durer, comme toujours le temps presse, dans moins d’une heure Hélène Jourdan-Morhange sera là. Ravel s’extrait donc de sa baignoire après quoi, sec, il enfile un peignoir d’un perle rare dans lequel il se lave les dents avec sa brosse articulée, se rase sans omettre un poil, se peigne sans négliger un sillon, s’épile un sourcil rétif qui a poussé dans la nuit comme une antenne. Puis, saisissant sur la coiffeuse une trousse manucure de luxe en mouton premier choix grain lézard et capitonnée satin, posée parmi les brosses à cheveux, les peignes en ivoire et les flacons de parfum, il profite de ce que l’eau chaude a assoupli ses ongles pour les couper sans douleur à la bonne longueur. Par la fenêtre de la salle de bains artistement aménagée, il jette un regard sur le jardin noir et blanc sous les arbres nus, l’herbe rase est morte, le jet d’eau paralysé par le gel. C’est un des derniers jours de 1927 il est tôt. Ayant mal et peu dormi comme chaque nuit, Ravel est dans de mauvaises dispositions comme chaque matin sans même savoir comment s’habiller, phénomène qui aggrave cette humeur.

Sous la plume de Echenoz, Ravel nous est perceptible tel qu’en lui-même, fragile, inquiet, seul.

3ème extrait : pages 63-64 Thérèse et Claudine lisent
L’ennui, Ravel connaît bien : associé à la flemme, l’ennui peut le faire jouer au diabolo pendant des heures, surveiller la croissance de ses ongles, confectionner des cocottes en papier ou sculpter des canards en mie de pain, inventorier voire essayer de classer sa collection de disques qui va d’Albéniz à Weber, sans passer par Beethoven mais sans exclure Vincent Scotto, Noël-Noël ou Jean Tranchant, de toute façon ces disques il les écoute très peu. Combiné à l’absence de projet, l’ennui se double aussi souvent d’accès de découragement, de pessimisme et de chagrin qui lui font amèrement reprocher à ses parents, dans ces moments, de ne pas l’avoir mis dans l’alimentation. Mais l’ennui de cet instant, plus que jamais démuni de projet, paraît plus physique et plus oppressant que d’habitude, c’est une acédie fébrile, inquiète, où le sentiment de solitude lui serre la gorge plus douloureusement que le nœud de sa cravate à pois. Je ne vois qu’une solution : appeler Zogheb. C’est le 56 à Montfort, pourvu qu’il soit là.
Au téléphone, alléluia, Zogheb est là. On est content de se parler, de s’entendre et bien sûr qu’on va se voir et pourquoi pas tout de suite. Et cinq minutes plus tard on se retrouve à la terrasse d’un café près de l’église où, devant un vermouth-cassis, Ravel raconte l’Amérique à l’autre qui n’attendait que ça. Jacques de Zogheb, on ne sait pas trop ce qu’il fait. Il paraît qu’il écrit mais on ne sait jamais quoi. C’est un type à cheveux noirs luisants et peau mate, un peu plus grand que Ravel mais aussi bien moins frêle et comme lui très soucieux du choix de ses vêtements. Ce qu’il y a de bien avec lui, c’est qu’il ne connaît pratiquement rien à la musique, on peut ainsi discuter d’autre chose. Mais comme il ne demande sur ce point qu’à s’instruire, Ravel peut en parler avec plus de liberté, comme quand Zogheb lui demande, au fond, Chopin, qui c’est. C’est bien simple, répond Ravel en écrasant sa cigarette, c’est le plus grand des Italiens

Jean Echenoz s’attache aussi à Phomme-compositeur, et rapporte certaines anecdotes savoureuses qui nous amènent à considérer d’un autre oeil, à entendre d’une autre oreille, des œuvres comme Le concerto pour la main gauche, et le superbe Concerto en Sol Quelques passages relatifs à la naissance de la pièce la plus célèbre de Ravel : le Boléro, peuvent donner une idée de la façon dont l’écrivain rentre dans la vie créatrice de Ravel.

4ème extrait pages 76/77 78/81 Thérèse et Claudine lisent Ravel sur le point de partir à la plage en compagnie de Samazeuilh. Vêtu d’un peignoir jaune d’or sur un maillot de bain noir à bretelles et coiffé d’un bonnet de bain écarlate, il s’attarde un moment au piano, joue et rejoue d’un doigt une phrase sur le clavier. Vous ne trouvez pas que ce thème a quelque chose d’insistant ? demande-t-il à Samazeuilh. Et puis il va se baigner. Sorti de l’eau, assis sur le sable sous le soleil de juillet, il reparle de cette phrase de tout à l’heure. Ce serait bien d’en faire quelque chose. IL pourrait par exemple essayer de la répéter plusieurs fois mais sans la développer, juste en faisant monter l’orchestre et le graduer au mieux tant qu’il pourrait. Non ? Enfin bon, dit-il en se levant avant de retourner nager, des fois que ça marcherait comme La Madelon. Mais ça marchera beaucoup mieux, Maurice, ça va marcher cent mille fois mieux que La Madelon, Les vacances sont finies. Il est assis à son piano, seul chez lui, une partition devant lui, cigarette aux lèvres et toujours impeccablement peigné. Sous sa robe de chambre à revers clairs et pochette assortie à ceux-ci, il porte une chemise à rayures grises et une cravate bronze. En position d’accord, sa main gauche est posée sur les touches du clavier cependant que la droite, armée d’un porte-mine en métal coincé entre l’index et le majeur, note sur la partition ce que la gauche vient de produire. Il est en retard sur son travail comme d’habitude et le téléphone vient de sonner, l’éditeur une fois de plus lui a rappelé que ça presse. Il doit donner le plus vite possible des dates pour les répétitions de cette œuvre à venir, qu’il a annoncée mais dont on ne sait rien. Il sourit mais ça ne se voit pas. Bon, ils veulent qu’on répète, ils tiennent vraiment à ce qu’on répète, eh bien d’accord, on répétera. Ils en auront, de la répétition. La composition s’achève en octobre après un mois de travail seulement troublé par un splendide rhume cueilli, pendant une tournée en Espagne, sous les cocotiers de Malaga. Il sait très bien ce qu’il a fait, il n’y a pas de forme à proprement parler, pas de développement ni de modulation, juste du rythme et de l’arrangement. Bref c’est une chose qui s’autodétruit, une partition sans musique, une fabrique orchestrale sans objet, un suicide dont l’arme est le seul élargissement du son. Phrase ressassée, chose sans espoir et dont on ne peut rien attendre, voilà au moins, dit-il, un morceau que les orchestres du dimanche n’auront pas le front d’inscrire à leur programme. Mais tout cela n’a pas d’importance, c’est seulement fait pour être dansé. Ce seront la chorégraphie, la lumière et le décor qui feront supporter les redites de cette phrase. Or ça ne se passe pas du tout comme prévu. La première fois que c’est dansé, ça déconcerte un peu mais ça marche. Mais c’est ensuite au concert que ça marche terriblement. Ça marche extraordinairement. Cet objet sans espoir connaît un triomphe qui stupéfie tout le monde à commencer par son auteur. Il est vrai qu’à la fin d’une des premières exécutions, une vieille dame dans la salle crie au fou, mais Ravel hoche la tête : En voilà au moins une qui a compris, dit-il juste à son frère. De cette réussite, il finirait par s’inquiéter. Qu’un projet si pessimiste recueille un accueil populaire, bientôt universel et pour longtemps, au point de devenir un des refrains du monde, il y a de quoi se poser des questions, mais surtout de mettre les choses au point. À ceux qui s’aventurent à lui demander ce qu’il tient pour son chef-d’œuvre : C’est le Boléro, voyons, répond-il aussitôt, malheureusement il est vide de musique. Mais, bien qu’il éprouve pour elle un peu de dédain, ce n’est pas pour autant que l’on doit prendre cette pièce à la légère. Il faut que le monde comprenne aussi qu’on ne plaisante pas avec son mouvement. Quand Toscanini va la diriger à sa manière, deux fois trop vite et acce-lerando, Ravel vient le voir froidement après le .concert. Ce n’est pas mon mouvement, lui fait-il remarquer. Toscanini se penche vers lui, allongeant encore son long visage et plissant le fronton qui lui sert de front. Quand je joue ça dans votre mouvement, dit-il, ça ne fait aucun effet. Bon, réplique Ravel, alors ne le jouez pas. Mais vous ne connaissez rien à votre musique, frémissent les moustaches de Toscanini, c’était la seule façon de la faire passer. Rentré chez lui, sans en parler à personne, Ravel écrit à Toscanini. On ne sait pas ce qu’il lui dit dans cette lettre.

Cette approche de l’homme et de l’œuvre est faite avec une telle intelligence, une telle finesse, que Ravel nous paraît très proche ; et nous touche alors très singulièrement la dernière phrase de Jean Echenoz, phrase qui a le dépouillement même de la mort

5ème extrait : page 124 Thérèse lit Il se rendort, il meurt dix jours après, on revêt son corps d’un habit noir, gilet blanc, col dur à coins cassés, nœud papillon blanc, gants clairs, il ne laisse pas de testament, aucune image filmée, pas le moindre enregistrement de sa voix.

II - Revenons maintenant au Boléro dont il a été question tout à l’heure. C’est l’oeuvre la plus célèbre de Maurice Ravel ; c’est aussi l’œuvre de musique classique la plus jouée de par le monde. Qu’est-ce qui explique le succès d’un chef-d’œuvre qui n’est, pourtant, qu’une inlassable répétition, un quart d’heure durant, de deux mêmes thèmes ? Jean François Zygel , pianiste, improvisateur, compositeur, et pédagogue né, a choisi de nous faire découvrir les secrets « ingrédients » qui expliquent - peut-être - comment Ravel a transfiguré une idée toute simple en chef-d’œuvre avéré. C’est l’orchestre philharmonique de Radiofrance qui assure la partie musicale de cette démonstration où se mêlent l’humour, l’invention, l’enthousiasme, le plaisir d’expliquer, de communiquer une passion et une culture. Pas besoin d’être musicien, de connaître Ravel, d’avoir même appris à lire des notes ; non : il suffit de suivre le pédagogue : il a tout prévu, dans le détail : les découpages éclairants, les illustrations sonores, les répétitions, les images pour faire mieux comprendre, et même les petites affichettes pour que le public puisse, à la fin, bien se repérer dans l’exécution complète du Boléro. Cela n’a rien de dogmatique. C’est tout simplement réjouissant.

C’est donc une production de la maison de disque Naïve, dans la série Jean-François Zygel Les clefs de l’orchestre. Ravel, boléro.

Voilà. C’était donc le coup de cœur du PJE pour le mois de Janvier. Maurice Ravel en était le cœur, avec le roman de Jean Echenoz paru aux éditions de minuit Ravel, et les clefs pour l’orchestre de JF Zygel, Ravel, le boléro, distribué par Naïve.