
Dans le lit du Rhône - Clément Sarrazanas - 1er Prix PJE
Au couple dans la Twingo mauve
Je crois que le titre dit tout, n’est-ce pas ? Si on y pense bien, le titre suggère suffisamment de choses, et en exposer quelques-unes avec clarté serait détruire le mystère et le nombre de significations possibles. [...] Je pense aux arbres plantés en file, « égayant » une avenue.
Ou aux arbustes avec des « belles » formes géométriques à force de taille et d’élagage. Mais je pense également à la « taille » opérée par l’éducation et au terme « jardin d’enfants ». [...] Je pense aussi à la chirurgie esthétique. Aux corps humains manipulés par et pour la société de consommation, la mode, la publicité. [...] Je vois sur scène une catastrophe qui s’articule petit à petit. [...] Je vois les corps des acteurs et des actrices luttant par moments pour conserver leur dignité et d’autres fois s’offrant aux pires traitements comme des victimes heureuses. Que puis-je dire de plus sur ce thème, sur cette œuvre à venir ?
Rodrigo Garcia, Jardineria Humana
II y a à Lyon, comme dans toutes les grandes villes, des quartiers réputés « chauds », où, à la nuit tombée, naît tout un monde grouillant d’activités interlopes. C’est le lieu de tous les trafics clandestins : contrebande, drogue, prostitution.
Un de ces endroits les plus visibles, bien connus des Lyonnais habitant au sud de la ville, se trouve sur les quais ouest du Rhône, entre le pont Gallieni et le pont Pasteur. Ici passe l’autoroute A7, axe fréquenté par des chauffeurs routiers venus de l’Europe entière. De nombreux hôtels, sales et louches, bordent la route, et la quantité de poids lourds stationnés donne une idée de l’importance du flux journalier et de l’ampleur des marchandises en transit.
Y a-t-il lien de cause à effet ? C’est aussi là que se situe un des hauts centres de la prostitution dans la ville. Au pied des hôtels, en face des trente-cinq tonnes portugais ou hollandais, des camions-citernes russes ou espagnols, une foule de camionnettes bien rangées dans les places de parking peintes au sol attend. Pour l’automobiliste qui passe de jour, cette présence immobile de vieilles carcasses immatriculées 69 peut surprendre : garage d’occasion ? Casse ? Cimetière des éléphants ?
C’est la nuit que tous ces fantômes s’éveillent et prennent vie. Leurs occupantes arrivent enfin, les ouvrent et viennent les habiter comme des âmes. Une fois au volant, elles les illuminent : un photophore à bougies s’éclaire. Le code est simple, pour qui en connaît le sens : si les petites flammes vacillantes dansent dans les coupes en métal : libre. Si tout est noir : occupé. Ces signes permettent un fonctionnement harmonieux du système. Tout le monde s’en trouve bien.
Sur ce tronçon de route droit, tout en longueur, c’est le domaine des Blacks. Des filles venues d’Afrique, aux traits de négritude souvent très prononcés. Les filles de l’Est, des Roumaines surtout, se sont fixées ailleurs. De l’autre côté du fleuve, plus vers le quartier de Gerland. Les Blacks étaient là avant que cette concurrence déferle. Leur emplacement est meilleur, mieux exposé (les routiers). Elles sont situées au plus près du confluent de la Saône et du Rhône, à la pointe du triangle de Perrache qui vient disparaître dans l’humidité du lit. Là où se rejoignent les deux jambes écartées des fleuves, au milieu desquelles la presqu’île fait saillie.
C’est précisément dans cette étroite bande d’interdits que vient de s’engager Jérôme d’un pas rapide. La fraîcheur du soir (il est plus de minuit), la peur d’être aperçu, l’appréhension, pressent Jérôme vers les estafettes. À cette heure, peu de passage : quelques couples en voiture rentrent du restaurant ou du cinéma, et se hâtent de dépasser ce boyau répugnant pour aller faire l’amour, le vrai, chez eux, entre quatre murs. Une Twingo mauve vient de passer, roulant étrangement à une allure plus lente ; Jérôme s’est retourné, il a cru reconnaître le véhicule d’amis. Mais non. Fausse alerte.
Jérôme a beaucoup hésité avant de se décider à venir tuer son mal-être ici. C’est dur à accepter pour l’estime qu’on a de soi, pour son amour-propre. Mais c’est encore plus dur d’être toujours puceau à vingt-quatre ans. Surtout dans la société actuelle. Radios libres, émissions de télé : on ne parle que de sexe. Sur Internet, impossible de visiter deux pages web sans se faire agresser par une fenêtre pop-up proposant des rencontres « hot » dans la région, la recette miracle pour « durer » plus longtemps, ou bien une opération d’allongement du pénis. D’ailleurs, les films pornos qu’il avait pu voir l’avaient terrorisé : les hommes étaient munis d’engins démesurés, et le sien lui semblait bien modeste en comparaison. La littérature à la mode ne valait guère mieux : partout des scènes de sexe émaillaient les intrigues, et à lire ces livres Jérôme avait l’impression que la vie de Monsieur Tout-le-monde n’était faite que de peep-shows, de partouzes et de soirées dans des boîtes échangistes.
Toute cette nébuleuse contemporaine qui tournait autour de l’acte sexuel, plaçant la performance masculine au centre de la réussite physique, introduisait le mode de la concurrence jusque dans les derniers bastions d’intimité des individus. Surtout, cela marginalisait de façon quasi tragique tous ceux qui n’avaient pas même accès à l’acte. Jérôme appartenait à cette dernière catégorie du tiers-sexe.
Il n’était pas à proprement parler repoussant, mais il n’était pas mignon, c’était sûr. Pas attractif. C’était un jeune homme gentil, plutôt calme, mais surtout excessivement timide avec les femmes. Le déclic était survenu trop tard chez lui : tandis que la plupart des garçons découvrent la sexualité et s’y intéressent sérieusement dans les environs de leur treizième année, Jérôme traversa cette période sans être concerné. Ses copains avaient l’esprit presque entièrement tourné vers les filles, ils ne pensaient qu’à ça, quand lui passait à côté de ces préoccupations, pour ainsi dire ignorant de la différence des sexes. Il subit bien quelques moqueries ; on le soupçonna d’être homo, mais ce n’était pas vraiment méchant, et cela n’alla pas beaucoup plus loin.
Ses sens se réveillèrent à dix-huit ans. Son corps reçut tout à coup, comme un retour de flamme, tous les désirs d’un jeune garçon qui entre dans l’adolescence. La prise de conscience fut douloureuse. Les femmes lui apparurent soudainement et cruellement désirables. Toutes celles ou presque qu’il voyait, dans sa classe, dans la rue, les sœurs des amis, sur toutes il jetait son regard avide, s’étonnant de soudain trouver si beaux ces renflements sous leurs tee-shirts, ou se troublant d’un string aperçu qui dépassait du jean.
Mais ce volcan qui avait sommeillé en lui si longtemps, en dépit de la violence de l’éruption, s’était réveillé trop tard, il en était sûr. À l’âge de la majorité, tous ses amis étaient déjà sortis avec plusieurs filles, tous l’avaient fait, ou du moins le prétendaient (mais, persuadé que son retard était irrattrapable, Jérôme les croyait). Jamais il n’aurait osé aborder une jeune femme. Il redoutait terriblement qu’on s’aperçoive de sa maladresse, de son manque d’expérience, qui le faisait complexer. Il n’avait même jamais roulé une pelle ; si, par extraordinaire, il était sorti avec une fille, elle s’en serait rendu compte tout de suite ; alors le reste ! Et même en admettant qu’il en arrive à l’acte, il redoutait par-dessus tout ce qu’il s’imaginait être le mal endémique des individus comme lui : l’éjaculation précoce. Il savait que ce virus malin touchait de préférence les victimes jeunes et faibles : les jeunes puceaux, surtout s’ils étaient stressés. Il avait été traumatisé par le témoignage d’une jeune fille de seize ans, un soir à la radio. Elle avait expliqué que son petit ami ne pouvait tenir le rapport plus de deux ou trois minutes ; et elle avait parlé en termes si dévalorisants de ces « échecs » que Jérôme, en l’entendant annoncer qu’elle allait sans doute quitter son copain pour cette raison, avait blêmi derrière son poste. Lui, qui cédait presque instantanément sous le coup de l’excitation devant les magazines ou les films érotiques, n’osait même pas imaginer ce que cette fille aurait pu penser de lui.
Tout était bon pour alimenter les complexes de Jérôme. Mais, depuis ce soir-là, toutes ses hantises se cristallisèrent sur cette peur absolue de l’éjaculation précoce. Tout acte charnel avec une personne de sexe opposé en devint radicalement et définitivement inenvisageable. Le blocage était complet. Cet état dura pendant des années.

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La Danse des mouches - Esther La Perle Zambo Wondje - 3ème PJEF
Un jour chiche se lève. Je ne sais pas si c’est bien le départ d’une nouvelle journée qui se profile à l’horizon ou si ce sont les lueurs des projecteurs, de l’autre côté de la haie, qui balaient la cime des arbres sous lesquels je me suis caché. Je suis couché à même le sol dur, emmailloté dans une couverture de fortune. Quand je regarde vers le ciel, j’aperçois les branches des arbres dont le feuillage représente pour moi le meilleur des abris contre le vent et les policiers. Je suis un fugitif : je vis la nuit et je dors le jour.
Un bruit tout contre mon flanc glacé. Je sursaute, plus par habitude que par peur. Depuis quatre semaines que je suis coincé ici, j’ai appris à être attentif à tout : le moindre bruit me fait tendre l’oreille et ouvrir l’œil. Je regarde la forme allongée près de moi. C’est elle qui m’a alerté tout à l’heure en remuant. Sous la fine couverture - il s’agit en fait des restes d’un vieux sac de toile - une tête émerge. Elle, c’est Marnia, ma copine. Au début, elle était juste une compagne de misère. Mais à présent, elle est ma compagne tout court. Sans elle, je n’aurais jamais tenu le coup. Elle ondule d’un geste souple des hanches et se colle contre moi. Je lui ébouriffe les cheveux, pose un baiser sur son front. Je voudrais bien l’embrasser mais je n’ose pas. Je dois avoir une haleine de chacal. Cela fait exactement trois mois que je ne me suis pas offert le luxe de me brosser les dents avec du dentifrice. Quand le tube que j’avais emporté avec moi a été fini, je me suis rabattu sur le sel de cuisine dont je me servais pour assaisonner mes maigres pitances. Lorsque Marnia m’a rejoint sous la tente, ma provision de sel n’a pas fait long feu. Depuis, j’ai dû renoncer à la brosse à dents, tant elle me mettait les gencives en sang. Je suis retourné à la douce période de mon enfance où on se brossait les dents avec des tiges d’arbustes...
Ah ! Mon enfance ! Elle paraît si loin ! D’ailleurs, depuis que je suis sur cette terre, ma vie passée semble s’être totalement envolée. Elle s’est effacée comme des empreintes de pas sur la plage, balayées par des vagues puissantes.
Marnia s’est rendormie. Je l’ai entourée de mes bras. Je sens son souffle balayer ma peau. C’est une caresse très agréable. Je suis sur le point de sombrer dans un sommeil léger quand j’entends des chiens aboyer. Ils sont encore loin, mais cela ne veut pas dire grand-chose. Ici, il suffit d’un simple changement du sens du vent pour que les chiens nous repèrent. Leurs maîtres n’ont plus qu’à les suivre et à nous cueillir comme des fruits trop mûrs. Marnia aussi s’est redressée. Même en plein sommeil, elle a entendu les aboiements des chiens. Nous nous regardons, apeurés. Dans le regard de ma copine, je peux lire l’angoisse à peine voilée que révèle mon propre visage. En silence, très vite, nous défaisons la tente qui nous met à l’abri des rafales de vent et des yeux indiscrets. Je roule la couverture en toile sous mon bras. Marnia dissimule la boîte en fer forgé qui nous sert de casserole sous un tas de feuilles mortes. Nous courons en silence. Nous atteignons notre arbre-refuge. Je grimpe le premier, puis je tends la main à Marnia, qui s’y agrippe aussitôt. Je la tire vers moi et nous nous installons sur une branche assez éloignée du sol. Du haut de notre promontoire, nous pouvons regarder le spectacle qu’offrent nos compagnons de galère. Eux aussi ont entendu les chiens. Ils courent à qui mieux mieux vers un abri potentiel. Une image, un flash. Je me retrouve porté des années en arrière, dans la cuisine de ma mère. En pleine nuit, quand l’envie de boire me tenaillait et que j’allumais l’ampoule qui pendait - accrochée à une poutre sous la toiture - un véritable ballet s’exécutait sous mes yeux. Des dizaines de gros cafards, surpris dans leurs activités nocturnes, se ruaient dans tous les coins obscurs. Le frémissement de leurs ailes produisait alors un bruit bizarre.
Plus tard, quand je suis devenu étudiant et que j’ai pu louer ma propre chambre, la même chose se reproduisait. Lorsque je rentrais de l’amphi tard le soir, j’entendais le chuintement des cafards avant même d’avoir appuyé sur l’interrupteur. J’ai si souvent habité avec des cafards qu’ils ne m’inspirent plus aucun dégoût. Ils ont souvent baladé leurs pattes velues sur les louches avec lesquelles maman nous servait la soupe d’arachides, autrefois. Ils ont élu domicile dans les grands sacs de riz que papa achetait pour sa portée, chaque trimestre. Ils ont dormi sous les mêmes matelas que nous, dans la minuscule chambre que nous partagions avec les parents... C’est pourquoi le fait de comparer des fugitifs à des cafards n’a pour moi rien d’insultant. D’ailleurs, le traitement que nous réservent les policiers n’est pas différent de celui qu’on inflige à des cafards qu’on surprend en pleine nuit dans sa cuisine...
Jusqu’ici, j’ai vivoté, englué dans une vie et un destin que je n’ai pas choisis. Je compte bien me libérer de la prison dans laquelle le sort m’a enfermé en me faisant naître dans le mauvais hémisphère. Je suis animé par la soif de réussir. Il n’est pas question que mes futurs enfants vivent la chienne de vie que j’ai menée jusqu’ici. En vingt-quatre ans d’existence, j’ai souffert ce que certains souffrent en trois générations, et encore à une échelle réduite. J’ai eu froid, faim, chaud, peur, et cela continue aujourd’hui encore. Mais je suis si près du but que je ne peux plus renoncer. Je suis comme qui dirait soumis à une obligation de réussite. Tant d’espoirs reposent sur mes épaules qu’il serait inhumain de les décevoir. Les autres, ceux-là qui sont restés derrière, comptent sur moi.
Je suis parti de ma terre natale parce que j’ai compris que je ne pourrais jamais y trouver ce que je cherche : la réussite sociale et le bien-être. Je me suis lancé dans la plus folle des aventures, avec pour seules armes mon courage et ma détermination. Je suis originaire d’un pays d’Afrique centrale où des mots tels qu’égalité des chances et avenir sont des slogans creux. La jeunesse n’y a qu’un seul choix : trimer et mourir. Je suis né dans une famille moins que modeste. D’ailleurs, j’ai toujours pensé que cet adjectif revêt un euphémisme pieux pour exprimer ce qu’il cache et qui se vit au quotidien, dans ces familles-là qui n’ont pour survivre que le quart du revenu décent admis par les experts des Nations unies. Mon père était instituteur, et ma mère ce qu’on appelle communément une ménagère. C’est du moins ce qui est marqué sur mon acte de naissance. Encore un pieux euphémisme pour désigner un travail invisible qui n’a pas d’horaire, qui commence pour chaque femme africaine dès qu’elle soulève ses paupières - souvent bien avant le lever du soleil - et ne s’arrête que tard dans la nuit lorsqu’elle s’étend, épuisée, sur sa couche, avant de remplir le devoir conjugal...
