Introduction.
Depuis la première expulsion des religieuses en 1664 jusqu’à sa destruction en 1709, l’abbaye de Port Royal aura représenté, face à la cour de louis XIV, aux jésuites et à la papauté, un lieu de résistance et d’inviolabilité des consciences. Pendant plus d’un siècle Port Royal est un haut lieu du jansénisme. Son histoire est celle d’une persécution acharnée et d’une résistance opiniâtre et souvent clandestine. La famille Arnaud, Blaise Pascal et Jean Racine, du moins à ses débuts pour ce dernier, sont entre autres les figures emblématiques de cette page de notre histoire. Claude Pujade Renaud nous fait découvrir à travers les récits des acteurs ce que fut cette « hérésie » jamais totalement vaincue.
Les extraits qui vont suivre voudraient donner une idée de la fluidité de la langue, du rythme des phrases, de la précision de l’écriture, en même temps que mettre en lumière la richesse des tons dont use l’auteur.
Extraits.
Janvier 1712. Claude Dodart, médecin du Dauphin, chasse dans la vallée de Chevreuse non loin du monastère de Port Royal, accompagné d’un ami. Le lendemain, il raconte à Françoise de Joncoux, âme de la résistance janséniste, la macabre rencontre faite la veille.
Extrait 1 : p. 16-17
A pied, ils avaient longé l’enceinte puis pénétré par la porte de Longueville. Ils avaient attaché soigneusement chevaux et chiens à des anneaux scellés dans le mur. S’étaient immobilisés un peu plus loin, effarés. En contrebas, une vingtaine d’ouvriers extrayaient des cadavres, ou ce qui en restait, du cimetière jouxtant l’église. Le cimetière extérieur à la clôture, celui où avaient été enterrés ces Messieurs les Solitaires et d’autres personnes, prêtres ou laïcs, proches de Port-Royal. L’odeur, ce relent douceâtre que les bêtes avaient perçu bien avant eux, hors les murs, l’odeur les avait saisis, écœurante.
Contournant les fosses ouvertes, détournant leurs regards, ils étaient passés devant l’église, encore intacte. Tout autour, un champ de ruines. A l’emplacement de ce qui avait été un cloître - quelques colonnes résistaient encore -, une deuxième équipe travaillait. Non plus un cloître mais un charnier. Des dalles à demi soulevées. D’autres dressées contre le mur de l’église. Des tombes éventrées, béantes. Les hommes creusaient en jurant ou en ricanant, extirpaient. Lambeaux putréfiés ou racornis. Dents, vertèbres, grains de chapelet - et dire que durant des années on avait accusé les religieuses de Port-Royal d’ignorer l’usage du chapelet ! Fragments de robes, de voiles. Crânes et scapulaires. Crucifix, pourris ou en bon état. Squelettes quasi intacts, cendres. Et tout médecin qu’il fût, Claude Dodart n’aurait su déterminer si ces débris, cette poussière appartenaient, au bois des crucifix, rongés, effrités, aux serges lentement élimées ou aux ossements puisque, précisément, on ne pouvait plus rien repérer, origine ou appartenance, c’était la grande confusion. Parfois, au cœur de ce magma, il devinait un lambeau gluant, ou une petite mare d’une boue visqueuse, brunâtre, qui le fascinaient et lui répugnaient tout en même temps. Auparavant, dans les proies triomphalement rapportées par les chiens, il avait pu identifier tel ou tel os, mais les viscères... Oui, la grande confusion, le brouillage des traces, insistait-il, cependant que sa voix s’enrouait, se cassait.
Minuscule dans son fauteuil, Françoise de Joncoux se redressa, lentement :
Vous vous souvenez peut-être de cette phrase de Blaise Pascal, je cite de mémoire, en simplifiant : Le dernier acte est sanglant, on jette de la terre, et c’en est fini à jamais… Eh bien non, il semble que ce ne soit pas fini ! Voilà qu’une meute acharnée soulève cette terre, exhume ce qui n’a plus de nom tout en faisant disparaître les noms.
Bien avant l’exhumation et l’effacement du cimetière de Port Royal et malgré la répression de la police de d’Argenson, les textes jansénistes circulent sous le...manteau ! Voici relaté, par Denise Lepetit - femme d’un imprimeur acquis aux jansénistes - un épisode de cette forme de résistance.Extrait 2 : p. 52-53
Un commis de chez Savreux, affolé, essoufflé, est venu nous prévenir : on venait de perquisitions dans leur imprimerie, son maître et sa femme étaient arrêtés, les scellés apposés. Je m’en souviens comme d’hier, c’était le mercredi 2 février jour de la Chandeleur, sur le coup de midi. Savreux détenait des exemplaires clé la première Lettre écrite à un provincial par un de ses ami Nous étions en train de préparer l’impression de la deuxième. On fait quoi ? Ai-je demandé à mon mari. On continue... Presque aussitôt un commissaire et ses acolytes ont déboulé dans la boutique Avant qu’ils n’aient pu me repérer, je me suis précipitée à l’entresol, où sont installées nos presse ; A la hâte, j’ai rassemblé les formes de la Seconde lettre, les ai entassées dans mes jupons que j’a retroussés puis liés sous ma robe, mais aide-moi donc, imbécile, ai-je murmuré furieusement ; notre petit grouillot, attache-moi ça solidement su le côté et derrière, je n’y arrive pas tellement il sont lourds ces rectangles de plomb, et si on l’interroge, tu n’as rien vu, tu ne sais rien, compris Le pauvre gamin était tout gêné, empêtré, jamais il n’avait aperçu les cuisses de sa maîtresse, la femme du patron (de surcroît fille de Camusat le libraire de l’Académie française, l’aristocratie de libraires-imprimeurs). J’avais peur que mes jupons ne craquent sous le poids, heureusement ils sont en bonne toile de Hollande.
Arborant l’air las, placide et triomphant des femmes grosses, j’ai traversé lentement la boutique. Un beau carnage, meubles renversés, livres éparpillés, tiroirs vomissant leur contenu, papiers répandus sur le sol - eh bien, messieurs, voilà du joli travail, j’espère que vous aurez la bonté de tout remettre en ordre -, interdit, le commissaire a ôté son chapeau et m’a saluée, poliment, j’ai entrevu la mine ahurie de Pierre, je n’ai pas osé lui adresser un clin d’œil complice, peut-être ne retrouverais-je pas mon époux à mon retour, peut-être lui aussi serait-il arrêté, comme Savreux, emprisonné, mais de mon père, le grand libraire Camusat, je tenais ce principe : toujours sauver les textes, avant tout ! Je suis sortie avec une lenteur digne, l’angoisse et les formes pesaient sur mon estomac, j’ai remonté un bout de la rue Saint-Jacques et j’ai réussi à porter mon fardeau de mots chez un confrère – on aviserait plus tard pour les arrangements financiers.
La vie quotidienne à Port-Royal, c’était aussi la vie de Chariot, valet de ferme et jardinier-homme à tout faire de ces Messieurs, et de ces Dames les moniales.Extrait 3 : p. 118-119
C’est tellement plus facile de tirer l’eau du puits depuis que ce M. Pascal a séjourné ici. J’apprécie, hein ! Surtout à la fin de l’été, la mare devient tellement boueuse qu’on ne peut plus y mener boire les bêtes. Cet homme, il a trouvé un système, une très grande roue, euh... je ne saurais pas expliquer, un seau descend vide, l’autre remonte plein, des seaux grands comme des tonneaux, ça me permet d’avoir cent trente-cinq pintes d’un coup, sans effort ! Et moi, l’effort, j’aime pas trop. Le fermier et ces Messieurs les Solitaires me le reprochent assez. Les sœurs sont plus indulgentes : du moment que je ne manque ni la messe ni l’instruction religieuse, elles me bousculent, oui, mais gentiment. Tantôt je suis garçon de ferme aux Granges, tantôt jardinier au potager d’en bas, et puis en bas il y a aussi une petite ferme, quelques vaches, un poulailler, les sœurs converses s’en occupent mais il faut leur donner un coup de main pour changer les litières ou sortir le fumier, on m’appelle là où on a besoin, Chariot par-ci Chariot par-là, toujours monter descendre ces cent marches, c’est épuisant à la longue, ils ne se rendent pas compte ! Surtout ces Messieurs, sans cesse le nez dans leurs livres et leurs écritures. De temps en temps ils jardinent, mais comme des messieurs justement, pour se délasser. Moi, je travaille. En plus, eux, ils boivent du vin et nous, les domestiques, nous n’avons droit qu’à du cidre. Du vin, quand même, ça me donnerait un peu plus de cœur à l’ouvrage. Hier, j’ai dit à M. Hamon que je ne resterais pas toujours à servir ici, que je voulais me marier. Indigné, il était : j’allais me perdre, perdre mon âme ! Mais enfin, ces hommes-là, ils sont faits comment ? De la même chair que moi, je suppose. Et lui, un médecin, il devrait bien savoir que la nature parle ! A moins que, à force de gratter du papier, ça ne les démange plus ailleurs. Moi si. De toute façon, j’ai bien compris qu’ils me considéraient comme un peu simplet. J’ai conservé beaucoup d’enfance, qu’ils disent. Alors je leur en rajoute une louche, d’enfance et de simplet, ça m’amuse.
Les femmes sont à la pointe du combat, à visage découvert et à leurs risques et périls, pour ce qui concerne une des sœurs de Pascal.
C’est Françoise de Joncoux qui parle à son ami le docteur Caude Dodart.
Extrait 4 : p. 149-150
Savez-vous à qui je pensais en lui assenant cela ? A la jeune sœur de M. Pascal, Jacqueline de Sainte-Euphémie. Elle avait écrit une bien belle phrase concernant les filles et les évêques, précisément. Attendez, je devrais pouvoir la retrouver, Mlle de Théméricourt a eu l’obligeance de me confier une copie de ce courrier.
Voilà, 23 juin 1661. Vous vous rendez compte, cette lettre a été rédigée il y a cinquante-cinq ans et elle détient toujours autant de force et de sens ! D’une voix altérée, éraillée presque, elle commença de lire, lentement, si bien que Claude Dodart crut entendre, surgissant de très loin, de cette période qu’on avait tenté d’effacer, d’une petite pièce obscure à Port-Royal des Champs - à l’extérieur la touffeur éclatante de l’été, le remuement des feuillages et des bêtes, mais de cette vie-là, profuse et vaine, l’épistolière recluse en sa cellule, en sa douleur, n’avait cure -. le médecin crut entendre les intonations rauques d’une Jacqueline Pascal rebelle et angoissée "Je sais bien que ce n’est pas à des filles à défendre la vérité, quoique l’on puisse dire, par une triste rencontre du temps et des renversements où nous sommes, que, puisque les évêques ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courages d’évêques ; mais si ce n’est pas à nous à défendre la vérité, c’est à nous à mourir pour la vérité..."
Un long silence Le feu se mit à chuinter. Françoise de Joncoux reprit son tricot, la parole, laconique :
— Elle est morte trois mois et demi plus tard.
Automne 1719. Marie-Catherine, la fille de Jean Racine, revient avec ses deux filles sur les ruines du monastère. Rien n’est fini.
Extrait 5 : p.278-279
Souffles agiles dans les frênes, mouvance et légèreté, souffle de mon père dans les inflexions des vers. Silence soudain entre deux frémissements des feuilles, silence plein entre deux strophes, échos entre eux. C’est là mon Racine à moi. Mes racines. J’ai mis si longtemps à les trouver... Fasciné par les reflets des arbres, mon père écrit qu’on voit les poissons
Se promener dans l’eau
Se promener dans les forêts.
Marie-Catherine se laisse imprégner par cette confusion douce. Elle abandonne sa lecture, s’allonge dans l’herbe et flotte, à ras de la somnolence, poisson entre onde et feuillage, passé et présent...
Une petite voix, soudain :
Maman, maman, vous dormez ?
Angélique est penchée sur elle, Angélique et son regard - irisé de gris ? noisette pailleté de menus points dorés ? Tendrement indécis, quelque peu inquiet. Sa mère se redresse, l’installe sur ses genoux, la câline. Tant clé douceur clans la courbe de cette joue, dans ce nuage potelé au-dessus de la colline, mais oui elle est vivante, lui fallait-il ce lieu abandonné pour l’éprouver aujourd’hui avec une telle certitude ?
Essoufflée après une remontée des cent marches à toute allure, Louise rejoint sa mère et sa sœur :
Pourquoi vous nous avez amenées dans cette campagne, maman ?
Il y a vingt ans de cela, votre grand-père avait été enterré ici.
Ah bon ? C’est bizarre, il n’y a pas de cimetière ! Et alors vous l’avez fait transporter à Saint-Etienne-du-Mont pour qu’il soit plus près de vous, de nous ?
Oui, plus près...
Elle rit intérieurement, de mentir avec cette aisance tranquille. Mentir ? Si on veut, par omission. Non, elle n’a pas envie de décrire à ses filles l’horreur de cette exhumation - plus tard éventuellement, aujourd’hui il fait trop beau
p. 281
A quoi jouez-vous, les filles ?
A la vêture.
Ce matin, durant le trajet, elle leur a raconté comment se déroulait la prise d’habit pour une novice, ce rituel auquel elle-même ne put accéder. La mère abbesse coupe quelques mèches sur la tête de la postulante. Juste quelques mèches, et non ce massacre sauvage, impulsif, auquel se livra Charlotte de Roannez.
Moi, je fais la mère supérieure, décrète Louise, et toi tu seras la novice.
La novice de sept ans rechigne un peu - c’est pas juste, tu prends toujours le meilleur rôle ! - puis se résigne et s’agenouille. Leur mère s’amuse de voir Louise faire semblant d’aiguiser des ciseaux, puis les brandir au-dessus de sa sœur. Angélique s’est figée, yeux clos, mains jointes. La lumière déclinante éclaire en douceur son visage si lisse - tiens, se dit Marie-Catherine, presque la même que dans ce tableau peint par Philippe de Champaigne pour célébrer la guérison de sa fille, moniale aux Champs. Ce tableau qu’il offrit ensuite à l’abbaye. Une lumière étrange, on ne sait d’où elle arrive, apaisante et profuse à la fois.
Brusquement, Angélique se relève, l’air grave. Cet air si grave, pénétré, que seuls peuvent détenir de jeunes enfants. Elle secoue sa jupe, parle à l’oreille de son aînée. Le conciliabule se prolonge.
Eh bien, qu’attend-elle ?
La grâce, maman, la grâce.
A travers la résistance janséniste commence de s’affirmer un individu libre dans ses pensées et dans ses actes. C’est une première apparition des femmes à la fois dans la vie sociale et le combat politique... avec quelle efficacité !
Le roman présenté aujourd’hui était : Le Désert de la grâce de Claude Pujade-Renaud, édité aux Editions Actes Sud.
Rendez-vous en décembre pour un autre coup de cœur du PJE !.