C’est à l’Est.
A Raussel, une petite ville avec une grosse industrie, une seule, Plastikos. La kos, comme on dit ici.
Lui, c’est Rudi. Il n’a pas trente ans. Ils viennent le chercher au milieu de la nuit. Trois de la maintenance : Luc Corbeau, Totor Porquet et hachemi, qui crie dans la rue :
- Merde, Rudi, magne-toi, il vase !
Quatre jours que ça dure. De la flotte de la flotte, de la flotte comme si le ciel avait décidé de vidanger d’un coup toutes ses cuves sur ce coin de territoire. La Doucile déborde. Elle inonde tout, le bas Raussel, la campagne alentour, les champs de betteraves, les pâturages, les serres des maraîchers, surtout l’usine où ils fabriquent de la fibre synthétique, la tissent, la conditionnent en films de cent mètres de long.
- Rudi, c’est pas vrai, ça ! Qu’est-ce que tu branles ?
- J’arrive !
Rudi sort enfin, faisant le beau. Le vieux Lelzelter, chez qui il loue une chambre, lui a prêté des bottes cuissardes, un parka de l’armée de terre et une casquette de grosse laine doublée, d’une toile imperméable.
- Lorquin nous attend, dit Totor Porquet.
- Qu’est-ce qu’il veut qu’on foute ? Il y a de l’eau partout.
- Il veut qu’on démonte avant qu’on soit baisés !
- Démonter les machines ?
- Discute pas, on fonce.
Ils descendent à la Kos, la tête rentrée dans les épaules, les mains enfouies au fond de leurs poches, rageant contre la pluie et le vend qui ne faiblissent pas. Lorquin, c’est leur chef d’équipe. Une force de la nature avec toujours le mot pour rire. Toujours l’œil qui frise. Pour les filles c’est Blek le Roc. Il y en a plus d’une qui ne dirait pas non s’il leur proposait de faire un petit tour dans les réserves. Mais c’est pas le genre. Ça fait bientôt trente-trois ans que Lorquin est marié et sa Solange sait qu’il n’a jamais donné un coup de canif dans le contrat. Pourtant les occasions n’ont pas manqué.
Les caniveaaux roulent comme des ruisseaux de montagne, l’eau ruisselle au milieu des rues et, dès qu’ils ont dépassé la place de la mairie, ils en ont jusqu’aux chevilles.
- Putain, je croyais que ça montait jusqu’à là, se lamente Hachemi, qui n’a que des demi-bottes aux pieds.
Le hall du cinéma Kursaal est transformé en pataugeoire. Les pompiers sont en train de mettre une pompe en action pour empêcher que la salle soit submergée.
- Vous allez où ? demande le sergent qui commande la manœuvre.
- A la Kos : ! répond Luc Corbeau , sans se ralentir.
- Vous ne pourrez jamais y arriver. Il y a déjà plus d’un mètre de flotte là-bas !
- Vous inquiétez pas, on sait nager !
Raussel baigne dans le noir. L’électricité a sauté. Partout ils peuvent voir, aux étages des maisons, les flammes tremblantes de bougies allumées en secours ou les lueurs blafardes des petites lampes de camping. Heureusement que Totor Porquet a pris une grosse torche avec lui.
- Comme ouvreuse, pardon, on peut trouver mieux, le charrie Luc Corbeau.
- Attends, t’as pas encore vu le film !
- Je connais l’histoire : c’est vingt mille lieues sous les mers !
Ils parlent forts, excités, anxieux, des soldats qui montent au front, chantant comme des gosses : " Bonbons, caramels, Esquimaux, chocolat ! " Luc Corbeau a de grandes oreilles. On s’en moque à l’occasion. Lui aussi s’en moque et se console en se vantant d’avoir tout de l’éléphant :
- Vous voyez ce que je veux dire ou il faut que je vous fasse un dessin ?
- Faudrait mieux juger sur pièces !
- Sors le périscope ! C’est de saison …
- Ferme les yeux et ouvre la bouche, tu vas voir !
Chacun y va de sa blague.
Il n’y a que Rudi qui se taise, comme si tout cela était une affaire entre la nuit et lui, et personne d’autre. Il trace, surveillant instinctivement à droite, à gauche. C’est un étranger ici. Ses parents sont morts quand il avait deux ans, un accident de la route. Il a été bringuebalé de famille d’accueil en famille d’accueil, de fugue en fugue. Sa chance a été d’atterrir chez les Löwenviller, placé à douze ans chez ce couple de vieux juifs qui avait une sorte de home d’enfants dans la région. Maurice et maman Sarah ont su s’y prendre avec lui, l’écouter, l’éduquer, civiliser l’enfant sauvage qu’il était devenu. Rudi était leur dernier pensionnaire. Peut-être est-ce à cause de cela qu’ils l’ont aimé plus que les autres ?
Après lui, ils ont pris une retraite bien méritée. Ils sont dans le Sud maintenant, sur la côte. Mais il ne se passe pas un mois sans qu’ils envoient une lettre, une carte postale, un colis avec des fruits confits et des livres. Sarah a donné à Rudi le goût de la lecture et c’est Maurice qui l’a fait entrer à la Kos, où le directeur d’alors était un camarade de la Résistance. Rudi les aime comme s’ils étaient ses vrais parents. D’ailleurs les Löwenviller ont fini par l’adopter officiellement, par lui donner leur nom.
Rudi, c’est Rudi Löwenviller pour l’état civil.
Les mains dans son parka, le col relevé, il va droit devant sans se soucier de l’eau qui clapote sous ses pas. On dirait qu’il veut manger la nuit, l’avaler. Qu’il aspire le noir par la bouche et le recrache par tous les pores de sa peau, par le nez, par les yeux mouillés de pluie malgré la visière de sa casquette.
Qui doit mourir ? Qui peut vivre ?
Parce qu’on en lit peu d’identique dans la littérature française d’aujourd’hui, parce que depuis Hugo, Zola, Valles, le roman américain, l’histoire sociale est souvent oubliée par les romanciers (à l’exception de François Bon, Claude Magloire …), il nous est apparu indispensable de rendre hommage au livre " Les vivants et les morts " grand roman de Gérard Mordillat, Grand Prix RTL Lire en 2005.
Rudi, sa femme Dallas, leurs camarades de travail, la Kos (l’usine de fibre plastique) Lorquin le contremaître humain, tellement humain, Les vivants et les morts sont l’épopée d’une cinquantaine de personnages. A la fois, roman d’amour et roman social, à l’heure où une ville lutte contre les conséquences de la mondialisation qui crée le chômage, ravage les familles, brise les couples, huit cents pages qu’on dévore d’une seule traite, des personnages auxquels on s’attache profondément avec les deux mêmes questions lancinantes : qui doit mourir ? qui peut vivre ? Rien d’étonnant que Gérard Mordillat, nouveau membre du jury du Prix du Jeune Ecrivain ait su donner un tel souffle à ce grand roman construit comme une série de plans de cinéma.
Gérard Mordillat auquel nous devons " Vive la sociale " en 1981 est l’auteur de 8 romans, 3 essais, 6 films et a produit avec Jérôme Prieur pour Arte les deux superbes émissions " Corpus Christi " et " L’origine du Christianisme ".
Un livre qu’on dévore entre frisson, amour et passion.
Marc Sebbah