Maximilian Aue - dit Max- , industriel dentellier dans le nord de la France,
est au soir de sa vie. Il sera le narrateur, le JE du roman.
Ancien nazi ayant échappé à toutes poursuites après
1945, il commence à rédiger ses souvenirs.
" Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça
s’est passé. On n’est pas votre frère, rétorquerez-vous,
et on ne veut pas le savoir. Et c’est bien vrai qu’il s’agit d’une sombre
histoire, mais édifiante aussi, un véritable conte moral,
je vous l’assure. Ça risque d’être un peu long, après
tout il s’est passé beaucoup de choses, mais si ça se trouve
vous n’êtes pas trop pressés, avec un peu de chance vous avez
le temps. Et puis ça vous concerne : vous verrez bien que ça
vous concerne. Ne pensez pas que je cherche à vous convaincre de
quoi que ce soit ; après tout vos opinions vous regardent. Si je
me suis résolu à écrire, après toutes ces années
c’est pour mettre les choses au point pour moi-même, pas pour vous
. Longtemps on rampe sur cette terre comme une chenille, dans l’attente
du papillon splendide et diaphane que l’on porte en soi. Et puis le temps
passe, la nymphose ne vient pas, on reste larve, constat affligeant, que
faire ? "
Les souvenirs de guerre de Max Auer commencent en 1942. Sur le front russe,
les armées nazies ont avancé de façon foudroyante ;
partout les forces soviétiques reculent. En Ukraine notamment où
Max vient d’être nommé.
C’est un jeune juriste, né en France d’une mère française
et d’un père allemand, ancien combattant de la Grande Guerre. Max,
sa sœur jumelle Una et leur mère ont été abandonnés
par ce père auquel Max voue une adoration sans bornes. Toute son
enfance il l’a passée en France avec sa sœur à laquelle
le lie une affection profonde et incestueuse.
Si Una a réussi à dépasser cette enfance, Max, lui,
vit douloureusement leur séparation et développe une homosexualité
honteuse, violemment réprimée dans l’Allemagne de ce temps.
Il n’en est pas moins un militant nazi convaincu. Il est d’ailleurs inquiété
dans une affaire de mœurs ; son ami, Thomas, le sauve en le poussant
à s’engager dans la SS où il est affecté au Service
de sécurité, le SD.
C’est donc un jeune fonctionnaire, officier de la SS, membre d’un Einsatzgruppe
sur le front d’Ukraine ; ces unités sont chargées de "
nettoyer " les arrières des armées allemandes. Ce nettoyage
vise à éliminer les cadres communistes et les populations
juives de ces régions. Affecté au commandement (le Stabkommando)
il ne participe pas, mais organise et assiste aux opérations :
" Je réfléchissais. Je pensais à ma vie, au rapport
qu’il pouvait bien y avoir entre cette vie que j’avais vécue - une
vie tout à fait ordinaire, la vie de n’importe qui - et ce qui se
passait ici. De rapport, il devait bien y en avoir un, et c’était
un fait, il y en avait un. Certes je ne participais pas aux exécutions,
je ne commandais pas les pelotons ; mais cela ne changeait pas grand chose,
car j’y assistais régulièrement, j’aidais à les préparer
et ensuite je rédigeais des rapports ; en outre c’était un
peu par hasard que j’avais été affecté au Stab plutôt
qu’aux Teilkommandos ; Et si l’on m’avait donné un Teilkommando,
aurai-je pu moi aussi, comme Nagel ou Häffner, organiser des rafles,
faire creuser des fosses, aligner des condamnés et crier "Feu
! " ? Oui, sans doute. Depuis mon enfance, j’étais hanté
par la passion de l’absolu et du dépassement des limites ; maintenant
cette passion m’avait mené au bord des fosses communes de l’Ukraine.
Ma pensée, je l’avais toujours voulue radicale ; or l’Etat, la Nation
avaient aussi choisi le radical et l’absolu ; comment donc, juste à
ce moment-là, tourner le dos , dire non, et préférer
en fin de compte le confort des lois bourgeoises, l’assurance médiocre
du contrat social ? C’était évidemment impossible. Et si la
radicalité, c’était la radicalité de l’abîme,
et si l’absolu se révélait être le mauvais absolu, il
fallait néanmoins, de cela j’étais au moins intimement persuadé,
les suivre jusqu’au bout, les yeux grands ouverts. "
La Solution finale, die Endlosung, n’en est qu’à ses balbutiements.
Et Aue va être de ceux qui vont perfectionner la machine à
enfermer et à exterminer en masse ; il devient un organisateur et
un administrateur apprécié. La clarté de ses rapports
le font remarquer de ses supérieurs, dans le Caucase où il
participe à l’élaboration et à la réalisation
de la politique d’élimination des populations juives, et lors du
siège de Stalingrad au cours duquel il est grièvement blessé
et dont il ne s’échappe que par miracle.
En permission de convalescence il rend visite à sa mère remariée
dans le sud de la France . Lors d’une crise de démence, dont il ne
garde aucun souvenir, il massacre sa mère et son beau-père.
Il rentre à Berlin où il est promu et affecté à
l’Etat-Major de la SS. Son chef Himmler, qui l’a remarqué, le charge
d’une mission d’étude et de coordination des différents intervenants
concernés par la politique des camps : l’armée, le Ministère
de l’Economie et la SS. Chacun a sa logique propre : pour l’armée,
il s’agit d’interner ; pour le ministère de l’Economie, la préoccupation
est l’exploitation maximale de cette main d’œuvre disponible ; pour
la SS, il faut poursuivre l’accomplissement de la solution finale. Max découvre
impuissant la bureaucratie nazie, ses contradictions internes, la corruption
et l’horreur de l’administration des camps. Il observe avec attention les
mécanismes du commandement :
" Que les ordres restent toujours vagues, c’est normal, c’est même
délibéré, et cela découle de la logique même
du Führerprinzip (le principe du Chef). C’est au destinataire de reconnaître
les intentions du distributeur et d’agir en conséquence. Ceux qui
insistent pour avoir des ordres clairs ou qui veulent des mesures législatives
n’ont pas compris que c’est la volonté du chef et non ses ordres
qui comptent , et c’est au receveur d’ordres de savoir déchiffrer
et même anticiper cette volonté. Celui qui sait agir ainsi
est un excellent national-socialiste, et on ne viendra jamais lui reprocher
son excès de zèle, même s’il commet des erreurs ; les
autres ce sont ceux qui, comme dit le Führer, ont peur de sauter par
dessus leur propre ombre."