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Actualités littéraire et éditoriale
Les coups de coeur
Les bienveillantes, de Johnathan Littell
 Les bienveillantes, de Johnathan Littell 

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novembre 2006
par Paul Claudel

Un ouvrage singulier : 900 pages, un thème difficile, bientôt 300 000 exemplaires vendus, et deux prix : le Goncourt et celui de l’Académie française.
Ce roman a bouleversé la rentrée littéraire.
Bien des raisons d’aller y voir de près.

Ce roman hors du commun c’est LES BIENVEILLANTES de Johnathan Littell (Gallimard, 2006)



Maximilian Aue - dit Max- , industriel dentellier dans le nord de la France, est au soir de sa vie. Il sera le narrateur, le JE du roman.
Ancien nazi ayant échappé à toutes poursuites après 1945, il commence à rédiger ses souvenirs.
" Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé. On n’est pas votre frère, rétorquerez-vous, et on ne veut pas le savoir. Et c’est bien vrai qu’il s’agit d’une sombre histoire, mais édifiante aussi, un véritable conte moral, je vous l’assure. Ça risque d’être un peu long, après tout il s’est passé beaucoup de choses, mais si ça se trouve vous n’êtes pas trop pressés, avec un peu de chance vous avez le temps. Et puis ça vous concerne : vous verrez bien que ça vous concerne. Ne pensez pas que je cherche à vous convaincre de quoi que ce soit ; après tout vos opinions vous regardent. Si je me suis résolu à écrire, après toutes ces années c’est pour mettre les choses au point pour moi-même, pas pour vous . Longtemps on rampe sur cette terre comme une chenille, dans l’attente du papillon splendide et diaphane que l’on porte en soi. Et puis le temps passe, la nymphose ne vient pas, on reste larve, constat affligeant, que faire ? "

Les souvenirs de guerre de Max Auer commencent en 1942. Sur le front russe, les armées nazies ont avancé de façon foudroyante ; partout les forces soviétiques reculent. En Ukraine notamment où Max vient d’être nommé.
C’est un jeune juriste, né en France d’une mère française et d’un père allemand, ancien combattant de la Grande Guerre. Max, sa sœur jumelle Una et leur mère ont été abandonnés par ce père auquel Max voue une adoration sans bornes. Toute son enfance il l’a passée en France avec sa sœur à laquelle le lie une affection profonde et incestueuse.
Si Una a réussi à dépasser cette enfance, Max, lui, vit douloureusement leur séparation et développe une homosexualité honteuse, violemment réprimée dans l’Allemagne de ce temps. Il n’en est pas moins un militant nazi convaincu. Il est d’ailleurs inquiété dans une affaire de mœurs ; son ami, Thomas, le sauve en le poussant à s’engager dans la SS où il est affecté au Service de sécurité, le SD.
C’est donc un jeune fonctionnaire, officier de la SS, membre d’un Einsatzgruppe sur le front d’Ukraine ; ces unités sont chargées de " nettoyer " les arrières des armées allemandes. Ce nettoyage vise à éliminer les cadres communistes et les populations juives de ces régions. Affecté au commandement (le Stabkommando) il ne participe pas, mais organise et assiste aux opérations :
" Je réfléchissais. Je pensais à ma vie, au rapport qu’il pouvait bien y avoir entre cette vie que j’avais vécue - une vie tout à fait ordinaire, la vie de n’importe qui - et ce qui se passait ici. De rapport, il devait bien y en avoir un, et c’était un fait, il y en avait un. Certes je ne participais pas aux exécutions, je ne commandais pas les pelotons ; mais cela ne changeait pas grand chose, car j’y assistais régulièrement, j’aidais à les préparer et ensuite je rédigeais des rapports ; en outre c’était un peu par hasard que j’avais été affecté au Stab plutôt qu’aux Teilkommandos ; Et si l’on m’avait donné un Teilkommando, aurai-je pu moi aussi, comme Nagel ou Häffner, organiser des rafles, faire creuser des fosses, aligner des condamnés et crier "Feu  ! " ? Oui, sans doute. Depuis mon enfance, j’étais hanté par la passion de l’absolu et du dépassement des limites ; maintenant cette passion m’avait mené au bord des fosses communes de l’Ukraine. Ma pensée, je l’avais toujours voulue radicale ; or l’Etat, la Nation avaient aussi choisi le radical et l’absolu ; comment donc, juste à ce moment-là, tourner le dos , dire non, et préférer en fin de compte le confort des lois bourgeoises, l’assurance médiocre du contrat social ? C’était évidemment impossible. Et si la radicalité, c’était la radicalité de l’abîme, et si l’absolu se révélait être le mauvais absolu, il fallait néanmoins, de cela j’étais au moins intimement persuadé, les suivre jusqu’au bout, les yeux grands ouverts. "

La Solution finale, die Endlosung, n’en est qu’à ses balbutiements. Et Aue va être de ceux qui vont perfectionner la machine à enfermer et à exterminer en masse ; il devient un organisateur et un administrateur apprécié. La clarté de ses rapports le font remarquer de ses supérieurs, dans le Caucase où il participe à l’élaboration et à la réalisation de la politique d’élimination des populations juives, et lors du siège de Stalingrad au cours duquel il est grièvement blessé et dont il ne s’échappe que par miracle.
En permission de convalescence il rend visite à sa mère remariée dans le sud de la France . Lors d’une crise de démence, dont il ne garde aucun souvenir, il massacre sa mère et son beau-père. Il rentre à Berlin où il est promu et affecté à l’Etat-Major de la SS. Son chef Himmler, qui l’a remarqué, le charge d’une mission d’étude et de coordination des différents intervenants concernés par la politique des camps : l’armée, le Ministère de l’Economie et la SS. Chacun a sa logique propre : pour l’armée, il s’agit d’interner ; pour le ministère de l’Economie, la préoccupation est l’exploitation maximale de cette main d’œuvre disponible ; pour la SS, il faut poursuivre l’accomplissement de la solution finale. Max découvre impuissant la bureaucratie nazie, ses contradictions internes, la corruption et l’horreur de l’administration des camps. Il observe avec attention les mécanismes du commandement :
" Que les ordres restent toujours vagues, c’est normal, c’est même délibéré, et cela découle de la logique même du Führerprinzip (le principe du Chef). C’est au destinataire de reconnaître les intentions du distributeur et d’agir en conséquence. Ceux qui insistent pour avoir des ordres clairs ou qui veulent des mesures législatives n’ont pas compris que c’est la volonté du chef et non ses ordres qui comptent , et c’est au receveur d’ordres de savoir déchiffrer et même anticiper cette volonté. Celui qui sait agir ainsi est un excellent national-socialiste, et on ne viendra jamais lui reprocher son excès de zèle, même s’il commet des erreurs ; les autres ce sont ceux qui, comme dit le Führer, ont peur de sauter par dessus leur propre ombre."