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Actualités littéraire et éditoriale
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Ne rien faire et autres nouvelles (Buchet-Chastel 2007)
 Ne rien faire et autres nouvelles (Buchet-Chastel 2007) 
Extraits


- « Ne rien faire » de Jean-Baptiste Garcia (1er Prix PJE)

Ousmane
Ousmane s’éveille. À l’extérieur, le soleil pointe ses premiers rayons, la lumière orange filtre à travers les rideaux de perles. Le bras d’Awa repose contre son flanc, seule sa respiration vient briser le silence de la case. Le chant du coq lui parvient, accompagné des premiers éclats de voix et du bruissement du vent dans les feuilles du manguier. Ousmane aime le matin, plus particulièrement l’instant où il ouvre les yeux, s’arrache lentement aux limbes du sommeil. Quelques secondes durant, il ne pense à rien ; tout son être est occupé à s’éveiller dans cet univers chaud et familier. L’odeur d’Awa finement épicée, la couverture élimée qui repose sur leurs corps nus, la terre du sol encore marquée des pas de la veille, la petite étagère bancale posée contre le mur : tout forme ici un cocon protecteur et rassurant. Ousmane aime cette régularité, cet ordre improvisé. Puis, soudain, ses idées éparses se rassemblent. Les impressions vagues de cet univers apaisant se précisent. Il se souvient de Kenzi. Comment a-t-il pu oublier ne serait-ce qu’un instant ? Awa le tient si fort serré contre son ventre qu’il semble que, du plus profond de son sommeil, elle rêve de le posséder à nouveau au cœur de ses entrailles. Son fils dort, sa peau diaphane et claire repose sur les os de son thorax tel un foulard de soie posé sur les branches fines d’un arbrisseau. De sa bouche entrouverte s’élève un râle qui se confond à la respiration profonde de la mère. Ousmane pose le bout de son index sur la joue de l’enfant. Il sent la texture souple et douce de l’épiderme, trace un rond imaginaire sur la minuscule pommette anguleuse ; aussi lentement que l’on caresse le bord effilé d’un verre de cristal pour en tirer un son. Il lui semble même en entendre la caresse. Kenzi bouge légèrement la main ; ses yeux proéminents roulent sous les paupières comme deux perles de nacre protégées par la membrane fragile d’un coquillage. Ousmane se lève en silence, ignore le vide qui se creuse avec violence dans son ventre. Il prend le seau d’eau posé près de la porte, écarte le rideau et sort dans la cour. Mariam, déjà levée, pile le mil ; ses mains rêches frottent le mortier comme les élytres d’un criquet. Elle le salue puis lui tend un bol de dégué qu’il avale distraitement. Par le portail, il perçoit le quartier des mille deux cents logements, rive pauvre de Ouagadougou. Dans la terre rouge brassée par les vélos chargés de marchandises, les premiers levés traînent leurs pieds nus et leurs vêtements élimés. Chacun se rend à ses occupations matinales ; respire l’air déjà chaud, poussiéreux. Ousmane lève les yeux vers un ciel limpide et bleu. Marna Mariam frappe le mil avec une précision de métronome. Un vautour vient se poser près d’elle ; elle le chasse, l’insulte en mooré. Ousmane observe l’animal rejoindre la rue avec indifférence. Il pense au corps de Kenzi, que la chaleur quitte aussi vite qu’elle emplit l’air de la cour et, brutalement, il saisit une pierre au sol puis la lance vers le charognard. Le projectile manque sa cible, roule dans la poussière, soulève un fin nuage et vient stopper sa course au pied de l’animal. Le cœur battant, Ousmane s’en détourne et remplit son seau d’eau dans la cuve de l’appentis. Il se déshabille derrière le paravent puis fait couler le liquide frais sur sa peau noire, nettoie son visage, son ventre, ses aisselles, ses parties génitales. Enfin s’essuie à l’aide d’un vieux tissu, crache au sol et regagne la case. Awa et Kenzi n’ont pas bougé, si bien qu’on pourrait la croire encore reliée à son fils par le cordon ombilical. Ousmane peigne ses cheveux épais ; passe un pantalon, une chemise, puis brosse ses vêtements pour veiller à ce qu’ils soient lisses et propres. Il accomplit chacun de ces gestes sans quitter l’enfant du regard. Un instant il se demande : ce corps minuscule, recroquevillé sur un morceau de natte, n’est-il pas la preuve qu’en ce inonde tout se délite ? Pourtant, que peut-il faire ? Il croit que, comme à l’instant de sa venue au monde, la mort de l’enfant appartient à la mère. Elle seule connaît le déchirement qui sépara leurs corps ; elle seule pourra accompagner son dernier souffle. Lui n’est que le spectateur désespéré d’une flamme qui s’étiole. Ce qui le frappe à cet instant, c’est que tout autour le monde est là, intact, comme tous les matins. Les bruits, les odeurs, les lumières, sont les mêmes. Ouagadougou grouille de vie et son enfant meurt. Ousmane noue sa cravate ; contemple son reflet dans le miroir usé accroché au mur. Des lèvres ourlées qui dévoilent leur chair rosé, un nez épaté, un front trop proéminent. Awa ne l’a pas choisi ; sa famille l’a fait pour elle. Il est si quelconque qu’il lui serait impossible de reconnaître son propre visage dans une foule d’Africains. Il soupire, lance un dernier regard à son fils, déglutit pour dissiper cet abcès qui semble remonter jusque dans sa gorge ; puis quitte la case...

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- « Cimetières » de Meaulnes (3ème prix ex-aequo PJE)

Il y en avait plus avant. Elles ont déserté. Seules subsistent quelques carcasses déchiquetées, des bouts de planches pourrissant depuis plus de cinquante ans. La vase conserve bien. Éparses sur le sol, de ces caisses dans lesquelles on met le poisson pour le vendre à la criée, perdues on ne sait comment puis rejetées par la mer qui vomit à marée basse tout ce qu’elle avale à marée haute. Avant elle allait jusque-là... Là-bas on ne voyait rien d’autre que l’eau. On a comblé. La mer a reculé. Et si l’on comble encore, il disparaîtra. Avec lui ces carcasses dont l’ombre se dessine dans la lumière si particulière d’un jour de décembre, lumière de fin d’après-midi qui perce les nuages pour s’engloutir dans l’eau du port et se perdre dans l’étendue glauque. Au-dessus de la vase et des restes croupissants, ce ciel nacré, un air transparent, des nuages qui se craquellent. On comble encore. Au loin, la silhouette d’une grue. Autrefois les enfants jouaient ici. Il restait quelques poutres, parfois la totalité du pont. Les plus aventureux se glissaient dessous et les rats trottinaient sur le bois pourri.
Aujourd’hui, il ne reste plus grand-chose. Elles disparaissent. Le cimetière s’évanouit, comme si la mort venait elle-même à se mourir encore dans un cycle infini. Une mort s’éteint laissant place à la vie géométrique des lotissements. Le cimetière des bateaux n’a jamais été classé. Il s’en ira à vau-l’eau. Comme celui-là, des cimetières disparaissent chaque jour, des terrains vagues arpentés par les seuls initiés. Cette concession en état d’abandon fait l’objet d’une procédure de reprise. Prière de s’adresser au conservateur du cimetière. Un cimetière est un cimetière. Ils se ressemblent tous. Une étendue écrasée entre ciel et sol et quelques ombres pour casser un peu ces horizontales, des petits tas, des gros tas, des tas singuliers, des tas prestigieux ou autres pyramides... Petite histoire du cimetière. Cimetières de chiens. À mon toutou regretté. Cimetières de chats. Mai 2003-mars 2004. À Minouchette qui trop vite nous quitta. Cimetières d’hommes, croix et tombes civiles, cailloux parsemant les sépultures juives. Cimetières parisiens rejetés aux périphéries, un peu de silence le long des boulevards embouteillés : cimetière des Batignolles, cimetière de Montrouge. Cimetière de bombardiers B52, Tucson, Arizona. Cimetières de sous-marins nucléaires. Cimetières des bateaux, casses et tas de voitures rouillées... Il en est un pourtant que l’on oublie toujours si on l’a jamais connu.
Savez-vous comment on monte une grue ? Une grue ? Non... Avec une grue plus grande ? Je ne sais pas. Mais cette grue plus grande ? Comment l’a-t-on montée ? Je ne sais pas, avec une autre grue et ce jusqu’à la mère des grues engendrant toutes les autres grues. Et la mère grue d’où vient-elle ? De l’œuf ou de la poule je suppose... Une grue pond ? Je n’ai pas dit ça, j’ai dit qu’elle pouvait être pondue. Et comment une grue serait pondue ? Comme on pond. Vous pouvez me montrer ? Non, je ne ponds plus de grues depuis longtemps : trop mauvais pour la digestion. En fait vous ne savez pas. Ai-je dit que je savais ? Non. Qui sait ? Écrivez au ministère des Travaux publics, on vous répondra peut-être. Alors j’ai écrit.

4e étage d’une tour de banlieue en face de la grue qui clignote toute la nuit,
le 26 décembre 2005, 4 h 57,
Madame, Monsieur,
Je vous écris pour obtenir des informations au sujet d’une question qui me taraude. Voyez-vous, si les grues envahissent les villes -j’en compte quatre lorsque je fais ie guet du haut de mon balcon situé au quatrième étage d’une tour de banlieue - je ne les ai jamais vues apparaître. La grue me semble donc, à i’instar du champignon, pousser brusquement au milieu d’un chantier. Me refusant à toute explication qui semblerait irrationnelle je souhaiterais, Madame, Monsieur, savoir d’où proviennent les grues qui s’affairent dans nos quartiers. Comment sont-elles montées ? Si les plus petites sont montées à l’aide de plus grandes, qu’en est-il de ces grues plus grandes ? En outre que deviennent les grues hors d’usage ? Sont-elles remisées queque part ? Auquel cas où peut-on trouver ces entrepôts ? Sont-elles démontées ? En ce dernier cas, je vous renvoie aux questions qui précèdent. Je vous saurais gré,Madame, Monsieur, de bieh Vouloir répondre à cette interrogation qui, je le souligne, me provoque des insomnies.
J’ajoute que le projecteur d’une grue endormie clignote chaque nuit entre mes deux yeux, ce qui me creuse, outre des cernes, un petit trou au milieu du front, situation quelque peu fâcheuse qui fera l’objet d’une autre réclamation si le rayonnement vient à endommager mes connexions nerveuses.
Je vous prie, Madame, Monsieur, de bien vouloir croire en l’expression de mes sentiments les meilleurs.
M. T. ...

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Le Ruisseau, Charles Tenguene Gomtsou, 1er Prix PJEF, Cameroun

La jolie dame me regardait de temps en temps par-dessus les épaules du policier qui lui parlait en faisant de grands gestes. Elle écouta brièvement le récit puis disparut derrière une porte au bout du couloir, suivie de son interlocuteur. « C’est elle l’enquêteuse ? » osai-je demander à l’homme en costume gris cendre qui était assis sur le même banc que moi. Il me détailla longuement comme s’il était surpris que je m’adresse à lui, puis recommença à regarder dans le vide. Je levai les yeux vers les deux autres personnes assises juste en face. L’une d’elles semblait compter les carreaux de marbre rosé qui recouvraient le sol afin de ne pas voir passer le temps qui paraissait incroyablement pesant en ce lieu. L’autre s’efforça de sourire, avec cette espèce de sourire qui vous dit : « N’as-tu pas encore compris que même si nous sommes tous dans un poste de police, nous ne sommes pas égaux pour autant ? » Je lui souris de tout cœur et lus de la condescendance dans son regard et dans la manière avec laquelle il tordit les lèvres en secouant lentement la tête ; ce n’est pas tous les jours qu’on voit une personne d’une trentaine d’années en sandales grossièrement coupées dans un pneu de voiture, en culotte et tee-shirt rapiécés dévoilant une peau blanchie par l’eau de ruissellement.

Dès six heures du matin j’avais dû abandonner ma pelle-bêche, mon vieux seau de dix litres et le petit tas de sable mêlé à de la terre, que je venais de former. Les deux policiers que je trouvai de garde proférèrent des injures lorsque j’ouvris le petit sac en plastique que je tenais dans les bras, ajoutant que ce n’était pas bien ce que j’avais fait, que j’aurais dû ne rien toucher, que dans ces cas-là on doit juste informer et laisser faire les professionnels. Ils conclurent que le commissariat était submergé d’affaires plus importantes, mais que je devais attendre « les chefs » qui s’occuperaient peut-être de mon histoire. J’ai donc attendu, durant cinq ou six heures.
- Monsieur, faudra tout me raconter dans les moindres détails.

Plongé dans mes pensées, je ne l’avais pas sentie s’approcher. Elle me parut encore plus belle vue de près. Son corps svelte délicatement dessiné par le pinceau de l’Éternel épousait harmonieusement sa tenue bleu marine.
- Monsieur, je suis l’officier chargé de l’enquête dans cette triste affaire. Peut-être pensa-t-elle que je ne l’écoutais pas puisqu’elle posa la main sur mon épaule et m’agita avec une certaine retenue.
—J’ai déjà tout expliqué à vos collègues, j’espère très vite ren trer à mon travail, fut ma réponse. Tout comme le monsieur d’en face qui nous écoutait d’une oreille et me regardait avec condescendance quelques instants plus tôt, le sourire de la jeune et belle policière avait quelque chose de compatissant. Je devais sans doute faire peine à voir.
— L’enquête ne fait que commencer, conclut-elle.

L’orage de la nuit avait fait grossir le ruisseau. L’officier accompagné du policier aux grands gestes avait décidé de remonter la rigole en excluant volontairement le quartier le plus chic de la capitale situé plus en amont. Je ne pus leur demander pourquoi et me contentai de ce que mon épouse Eva m’aurait répondu : « Les gens de là-bas sont différents. Enfermés derrière leurs énormes barrières, leur Everest de béton, ils ne parlent à personne, ne donnent rien à personne, se plaisent à se promener en compagnie d’un ou de plusieurs molosses quand ils ne nous narguent pas de l’intérieur de leurs voitures de sport. »

Nous les appelions « gens de là-bas » parce qu’ils ne comprenaient rien, ne pouvaient rien comprendre à ce que nous endurions. Seul le ruisseau se moquait de cette fracture sociale. Pour l’heure, une chose me préoccupait ; regagner au plus vite ma zone de travail pour profiter des bienfaits de la toute première pluie. Dans mon métier plus que dans d’autres on apprécie mieux l’importance des mois de septembre et d’octobre, car plus il pleut plus on est assuré d’avoir du travail. Tous les creuseurs de sable vous le diront ; les averses entraînent avec elles des sédiments qui viennent mourir au fond de l’eau...