Demain leur appartient.
La littérature francophone est désormais une réalité en France. L’année 2006 avait été celle d’un « tir » groupé d’auteurs venus d’ailleurs. Ils avaient en partage la langue française. C’est ainsi que le Goncourt, le Renaudot, le Goncourt des lycéens furent attribués à ces espaces qui nous semblent de moins en moins éloignés grâce à la magie d’une langue dont nous sommes tous légataires. C’est dans cet esprit que s’inscrit le prix du Jeune Écrivain devenu une pépinière, une rampe de lancement, j’allais dire le lieu par excellence. Nous entendrons de plus en plus le bruit du monde, cette « danse des mouches » où celui qui est « né vermisseau » ne craindra plus d’être avalé par un ogre hégémonique sous prétexte que tout a été écrit, planifié, hiérarchisé.
Au fond, il nous faudra peut-être éteindre la télévision, une certaine télévision, ne pas donner de crédit aux idées reçues, aux nuages sombres : c’est par la littérature que nous recevons les nouvelles du monde, les vraies, les plus fraîches. Nous en avons la preuve ici. Promenez-vous par exemple dans ce territoire nommé El paridiso et, au milieu de la route, imaginez une sœur en bleu qui vous tend la main, puis une demoiselle aux talons hauts qui vous sourit, redresse son écharpe avant de murmurer, le regard soudain habité traversé de tristesse : « Je fus l’amie de Lili un hiver durant... » Cette fille vous racontera l’histoire de la Jardinerie, à Lyon, là où, « à la nuit tombée, naît tout un monde grouillant d’activités interlopes ». Offrez-lui alors un œuf ou une chandelle : l’œuf pour renaître, la chandelle pour éclairer sa marche dans les ténèbres...
C’est parce que nous croyons en la richesse de la langue française qu’il nous faudra aller puiser au-delà de cette géographie du je, moi, moi-même. Ce qui définit les écrivains dont les textes sont réunis ici c’est cette soif d’espaces, ce besoin de dire — ou de redire - le monde, la rue., les carambolés. Ils savent que, même lorsqu’ils parlent d’eux dans la plus profonde intimité, c’est la nature humaine qui éclate, c’est le cri ultime qui s’exprime, et Césaire dirait qu’un homme qui crie n’est pas un ours qui danse ! Un des auteurs souligne : « La voie était ouverte à tous les possibles, comme un livre dont on vient de lire les seuls premiers mots. »
Ces voies sont à parcourir, à suivre. Ces auteurs ne le savent peut-être pas encore : demain leur appartient, et nous avons eu la chance et le bonheur de lire leurs premiers mots !...
Alain Mabanckou